sport_volley

27.

— C’est bien mal de tuer n’importe qui, dit Virginia, qui avait parfois un joli petit air de gravité puritaine, légué par quelque ancêtre venu de la Nouvelle-Angleterre.

— Oh ! je ne puis souffrir la sévérité à bon compte de la morale abstraite. Ma femme était fort laide. Jamais elle n’empesait convenablement mes manchettes et elle n’entendait rien à la cuisine. Tenez, un jour j’avais tué un superbe mâle dans les bois de Hogley, un beau cerf de deux ans. Vous ne devineriez jamais comment elle me le servit. Mais n’en parlons plus. C’est une affaire finie maintenant, et je trouve que ce n’était pas très bien de la part de ses frères, de me faire mourir de faim bien que je l’aie tuée.

— Vous faire mourir de faim ! Oh ! Monsieur le Fantôme… Monsieur Simon, veux-je dire, est-ce que vous avez faim ? j’ai un sandwich dans ma cassette. Cela vous plairait-il ?

— Non, merci, je ne mange plus maintenant ; mais c’est tout de même très bon de votre part, et vous êtes bien plus gentille que le reste de votre horrible, rude, vulgaire, malhonnête famille ?

— Assez ! s’écria Virginia en frappant du pied. C’est vous qui êtes rude, et horrible, et vulgaire. Quant à la malhonnêteté, vous savez bien que vous m’avez volé mes couleurs dans ma boîte pour renouveler cette ridicule tache de sang dans la bibliothèque. Vous avez commencé par me prendre tous mes rouges, y compris le vermillon, de sorte qu’il m’est impossible de faire des couchers de soleil. Puis, vous avez pris le vert émeraude, et le jaune de chrome. Finalement il ne me reste plus que de l’indigo et du blanc de Chine. Je n’ai pu faire depuis que des clairs de lune, qui font toujours de la peine à regarder, et qui ne sont pas du tout commodes à colorier. Je n’ai jamais rien dit de vous, quoique j’aie été bien ennuyée, et tout cela, c’était parfaitement ridicule. Est-ce qu’on a jamais vu du sang vert émeraude ?

Words

  • un 

Tenses

• Indicative

Verb: Present

Verbcompound past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

Verb: simple past

Verb: past anterior

Verb: simple future

Verb: future anterior

​ Imperative

Verb: present

​ Conditional

Verb: present

Verb: past

​ Subjonctive

Verb: present

Verb: past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

28.

— Voyons, dit le fantôme, non sans douceur, qu’est-ce que je pouvais faire ? C’est chose très difficile par le temps qui court de se procurer du vrai sang, et puisque votre frère a commencé avec son Détacheur incomparable, je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas employé vos couleurs à résister, Quant à la nuance, c’est une affaire de goût : ainsi par exemple, les Canterville ont le sang bleu, le sang le plus bleu qu’il y ait en Angleterre… Mais je sais que, vous autres Américains, vous ne faites aucun cas de ces choses-là.

— Vous n’en savez rien, et ce que vous pouvez faire de mieux, c’est d’émigrer, cela vous formera l’esprit. Mon père se fera un plaisir de vous donner un passage gratuit, et bien qu’il y ait des droits d’entrée fort élevés sur les esprits de toute sorte, on ne fera pas de difficultés à la douane. Tous les employés sont des démocrates. Une fois à New-York, vous pouvez compter sur un grand succès. Je connais des quantités de gens qui donneraient cent mille dollars pour avoir un grand-père, et qui donneraient beaucoup plus pour avoir un fantôme de famille.

— Je crois que je ne me plairais pas beaucoup en Amérique.

— C’est sans doute parce que nous n’avons pas de ruines, ni de curiosités, dit narquoisement Virginia.

— Pas de ruines ! pas de curiosités ? répondit le fantôme. Vous avez votre marine et vos manières.

— Bonsoir, je vais demander à papa de faire accorder aux jumeaux une semaine supplémentaire de vacances.

— Je vous en prie, Miss Virginia, ne vous en allez pas, s’écria-t-il. Je suis si seul, si malheureux, et je ne sais vraiment plus que faire. Je voudrais aller me coucher, et je ne le puis pas.

— Mais c’est absurde ; vous n’avez qu’à vous mettre au lit et à éteindre la bougie. C’est parfois très difficile de rester éveillé, surtout à l’église, mais ça n’est pas difficile du tout de dormir. Tenez, les bébés savent très bien dormir ; cependant, ils ne sont pas des plus malins.

— Voilà trois cents ans que je n’ai pas dormi, dit-il tristement, ce qui fit que Virginia ouvrit tout grands ses beaux yeux bleus, tout étonnés. Voilà trois cents ans que je n’ai pas dormi, aussi suis-je bien fatigué.

Words

  • as

Tenses

• Indicative

Verb: Present

Verbcompound past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

Verb: simple past

Verb: past anterior

Verb: simple future

Verb: future anterior

​ Imperative

Verb: present

​ Conditional

Verb: present

Verb: past

​ Subjonctive

Verb: present

Verb: past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

29.

Virginia prit un air tout à fait grave et ses fines lèvres s’agitèrent comme des pétales de rose.

Elle s’approcha, s’agenouilla à côté de lui, et considéra la figure vieillie et ridée du fantôme.

— Pauvre, pauvre Fantôme, dit-elle à demi-voix, n’y a-t-il pas un endroit où vous pourriez dormir ?

— Bien loin au delà des bois de pins, répondit-il d’une voix basse et rêveuse, il y a un petit jardin. Là l’herbe pousse haute et drue ; là se voient les grandes étoiles blanches de la ciguë ; là le rossignol chante toute la nuit. Toute la nuit il chante, et la lune de cristal glacé regarde par là, et l’yeuse étend ses bras de géant au-dessus des dormeurs.

Les yeux de Virginia furent troublés par les larmes, et elle se cacha la figure dans les mains.

— Vous voulez parler du Jardin de la Mort, murmura-t-elle.

— Oui, de la Mort, cela doit être si beau ! Se reposer dans la molle terre brune, pendant que les herbes se balancent au-dessus de votre tête, et écouter le silence ! N’avoir pas d’hier, pas de lendemain. Oublier le temps, oublier la vie, être dans la paix. Vous pouvez m’y aider, vous pouvez m’ouvrir toutes grandes les portes, de la Mort, car l’Amour vous accompagne toujours et l’Amour est plus fort que la Mort.

Virginia trembla. Un frisson glacé la parcourut et pendant quelques instants régna le silence.

Il lui semblait qu’elle était dans un rêve terrible.

Alors le Fantôme reprit la parole, d’une voix qui résonnait comme les soupirs du vent :

— Avez-vous jamais lu la vieille prophétie sur les vitraux de la bibliothèque ?

Words

  • a

Tenses

• Indicative

Verb: Present

Verbcompound past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

Verb: simple past

Verb: past anterior

Verb: simple future

Verb: future anterior

​ Imperative

Verb: present

​ Conditional

Verb: present

Verb: past

​ Subjonctive

Verb: present

Verb: past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

30.

— Oh ! souvent, s’écria la fillette, en levant les yeux, je la connais très bien. Elle est peinte en curieuses lettres dorées, et elle est difficile à lire. Il n’y a que six vers :

Lorsqu’une jeune fille blonde saura amener
Sur les lèvres du pécheur une prière,
Quand l’amandier stérile portera des fruits
Et qu’une enfant laissera couler ses pleurs,
Alors toute la maison retrouvera le calme,
Et la paix rentrera dans Canterville.


Mais je ne sais pas ce que cela signifie.

— Cela signifie que vous devez pleurer avec moi sur mes péchés, parce que moi je n’ai pas de larmes, que vous devez prier avec moi pour mon âme, parce que je n’ai point de foi et alors si vous avez toujours été douce, bonne et tendre, l’Ange de la Mort prendra pitié de moi. Vous verrez des êtres terribles dans les ténèbres, et des voix funestes murmureront à vos oreilles, mais ils ne pourront vous faire aucun mal, car contre la pureté d’une jeune enfant les puissances de l’Enfer ne sauraient prévaloir.

Virginia ne répondit pas, et le Fantôme se tordit les mains dans la violence de son désespoir, tout en regardant la tête blonde qui se penchait.

Soudain elle se redressa, très pâle, une lueur étrange dans les yeux.

— Je n’ai pas peur, dit-elle d’une voix ferme, et je demanderai à l’Ange d’avoir pitié de vous.

Il se leva de son siège, en poussant un faible cri de joie, prit la tête blonde entre ses mains avec une grâce qui rappelait le temps jadis, et la baisa.

Ses doigts étaient froids comme de la glace, et ses lèvres brûlantes comme du feu, mais Virginia ne faiblit pas, et il lui fit traverser la chambre sombre.

Words

  • a

Tenses

• Indicative

Verb: Present

Verbcompound past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

Verb: simple past

Verb: past anterior

Verb: simple future

Verb: future anterior

​ Imperative

Verb: present

​ Conditional

Verb: present

Verb: past

​ Subjonctive

Verb: present

Verb: past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

31.

Sur la tapisserie d’un vert fané étaient brodés de petits chasseurs. Ils soufflaient dans leurs cors ornés de franges, et de leurs mains mignonnes, ils lui faisaient signe de reculer.

— Reviens sur tes pas, petite Virginia. Va-t’en, va-t’en ! criaient-ils.

Mais le fantôme ne lui serrait que plus fort la main, et elle ferma les yeux pour ne pas les voir.

D’horribles animaux à queue de lézards ; aux gros yeux saillants, clignotèrent aux angles de la cheminée sculptée et lui dirent à voix basse :

— Prends garde, petite Virginia, prends garde. Nous pourrons bien ne plus te revoir.

Mais le Fantôme ne fit que hâter le pas, et Virginia n’écouta rien.

Quand ils furent au bout de la pièce, il s’arrêta et murmura quelques mots qu’elle ne comprit pas.

Elle rouvrit les yeux et vit le mur se dissiper lentement comme un brouillard, et devant elle s’ouvrit une noire caverne.

Un âpre vent glacé les enveloppa, et elle sentit qu’on tirait sur ses vêtements.

— Vite, vite, cria le Fantôme, ou il sera trop tard.

Et au même instant, la muraille se referma derrière eux, et la chambre aux tapisseries resta vide.

VI

Environ dix minutes après, la cloche sonna pour le thé, et Virginia ne descendit pas.

Mrs Otis envoya un des laquais pour la chercher.

Il ne tarda pas à revenir, en disant qu’il n’avait pu découvrir miss Virginia nulle part.

Words

  • t

Tenses

• Indicative

Verb: Present

Verbcompound past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

Verb: simple past

Verb: past anterior

Verb: simple future

Verb: future anterior

​ Imperative

Verb: present

​ Conditional

Verb: present

Verb: past

​ Subjonctive

Verb: present

Verb: past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

32.

Comme elle avait l’habitude d’aller tous les soirs dans le jardin cueillir des fleurs pour le dîner, Mrs Otis ne fut pas du tout inquiète. Mais six heures sonnèrent, Virginia ne reparaissait pas.

Alors sa mère se sentit sérieusement agitée, et envoya les garçons à sa recherche, pendant qu’elle et M. Otis visitaient toutes les chambres de la maison.

À six heures et demie, les jumeaux revinrent et dirent qu’ils n’avaient trouvé nulle part trace de leur sœur.

Alors tous furent extrêmement émus, et personne ne savait que faire, quand M. Otis se rappela soudain que peu de jours auparavant, il avait permis à une bande de bohémiens de camper dans le parc.

En conséquence, il partit sur-le-champ pour le Blackfell-Hollow, accompagné de son fils aîné et de deux domestiques de ferme.

Le petit duc de Cheshire, qui était absolument fou d’inquiétude, demanda instamment à M. Otis de se joindre à lui, mais M. Otis s’y refusa, dans la crainte d’une bagarre. Mais quand il arriva à l’endroit en question, il vit que les bohémiens étaient partis.

Il était évident qu’ils s’étaient hâtés de décamper, car leur feu brûlait encore, et il était resté des assiettes sur l’herbe.

Après avoir envoyé Washington et les deux hommes battre les environs, il se dépêcha de rentrer, et expédia des télégrammes à tous les inspecteurs de police du comté en les priant de rechercher une jeune fille qui avait été enlevée par des chemineaux ou des bohémiens.

Puis il se fit amener son cheval, et après avoir insisté pour que sa femme et ses trois fils se missent à table, il partit avec un groom sur la route d’Ascot.

Il avait fait à peine deux milles, qu’il entendit galoper derrière lui.

Words

  • é

Tenses

• Indicative

Verb: Present

Verbcompound past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

Verb: simple past

Verb: past anterior

Verb: simple future

Verb: future anterior

​ Imperative

Verb: present

​ Conditional

Verb: present

Verb: past

​ Subjonctive

Verb: present

Verb: past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

33.

Il se retourna, et vit le petit duc qui arrivait sur son poney, la figure toute rouge, la tête nue.

— J’en suis terriblement fâché, lui dit le jeune homme d’une voix entrecoupée, mais il m’est impossible de manger, tant que Virginia est perdue. Je vous en prie, ne vous fâchez pas contre moi. Si vous nous aviez permis de nous fiancer l’année dernière, ces ennuis ne seraient jamais arrivés. Vous ne me renverrez pas, n’est-ce pas ? Je ne peux pas ; je ne veux pas !

Le ministre ne put s’empêcher d’adresser un sourire à ce jeune et bel étourdi, et fut très touché du dévouement qu’il montrait à Virginia.

Aussi se penchant sur son cheval, il lui caressa les épaules avec bonté, et lui dit :

— Eh bien, Cecil, puisque vous tenez à rester, il faudra bien que vous veniez avec moi, mais il faudra aussi que je vous trouve un chapeau à Ascot.

— Au diable le chapeau ! C’est Virginia que je veux ! s’écria le petit duc en riant.

Puis ils galopèrent jusqu’à la gare.

Là, M. Otis s’informa auprès du chef de gare, si on n’avait pas vu sur le quai de départ une personne répondant au signalement de Virginia, mais il ne put rien apprendre sur elle.

Néanmoins le chef de gare lança des dépêches le long de la ligne, en amont et en aval, et lui promit qu’une surveillance minutieuse serait exercée.

Ensuite, après avoir acheté un chapeau pour le petit duc chez un marchand de nouveautés qui se disposait à fermer boutique, M. Otis chevaucha jusqu’à Bexley, village situé à quatre milles plus loin, et qui, lui avait-on dit, était très fréquenté des bohémiens.

Quand on eut fait lever le garde champêtre, on ne put tirer de lui aucun renseignement.

Words

  • é

Tenses

• Indicative

Verb: Present

Verbcompound past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

Verb: simple past

Verb: past anterior

Verb: simple future

Verb: future anterior

​ Imperative

Verb: present

​ Conditional

Verb: present

Verb: past

​ Subjonctive

Verb: present

Verb: past

Verb: imperfect

Verb: pluperfect

34.

Aussi, après avoir traversé la place, les deux cavaliers reprirent le chemin de la maison, et rentrèrent à Canterville vers onze heures, le corps brisé de fatigue, et le cœur brisé d’inquiétude.

Ils trouvèrent Washington et les jumeaux qui les attendaient au portail, avec des lanternes, car l’avenue était très sombre.

On n’avait pas découvert la moindre trace de Virginia.

Les bohémiens avaient été rattrapés sur la prairie de Brockley, mais elle ne se trouvait point avec eux.

Ils avaient expliqué la hâte de leur départ en disant qu’ils s’étaient trompés sur le jour où devait se tenir la foire de Chorton, et que la crainte d’arriver trop tard les avait obligés à se dépêcher.

En outre, ils avaient paru très désolés de la disparition de Virginia, car ils étaient très reconnaissants à M. Otis de leur avoir permis de camper dans son parc. Quatre d’entre eux étaient restés en arrière pour prendre part aux recherches.

On avait vidé l’étang aux carpes. On avait fouillé le domaine dans tous les sens, mais on n’était arrivé à aucun résultat.

Il était évident que Virginia était perdue, au moins pour cette nuit, et ce fut avec un air de profond accablement que M. Otis, et les jeunes gens rentrèrent à la maison, suivis du groom qui conduisait en main le cheval et le poney.

Dans le hall, ils trouvèrent le groupe des domestiques épouvantés.

La pauvre Mrs Otis était étendue sur un sofa dans la bibliothèque, presque folle d’effroi et d’anxiété, et la vieille gouvernante lui baignait le front avec de l’eau de Cologne.

M. Otis insista aussitôt pour qu’elle mangeât un peu, et fit servir le souper pour tout le monde.

Ce fut un bien triste repas.

 
 

35.

On y parlait à peine, et les jumeaux eux-mêmes avaient l’air effarés, abasourdis, car ils aimaient beaucoup leur sœur.

Lorsqu’on eut fini, M. Otis, malgré les supplications du petit duc, ordonna que tout le monde se couchât, en disant qu’on ne pourrait rien faire de plus cette nuit, que le lendemain matin il télégraphierait à Scotland-Yard, pour qu’on mît immédiatement à sa disposition quelques détectives.

Mais voici qu’au moment même où l’on sortait de la salle à manger, minuit sonna à l’horloge de la tour.

À peine les vibrations du dernier coup étaient-elles éteintes qu’on entendit un craquement suivi d’un cri perçant.

Un formidable roulement de tonnerre ébranla la maison. Une mélodie qui n’avait rien de terrestre flotta dans l’air. Un panneau se détacha bruyamment du haut de l’escalier, et sur le palier, bien pâle, presque blanche, apparut Virginia, tenant à la main une petite boîte.

Aussitôt tous de se précipiter vers elle. Mrs Otis la serra passionnément sur son cœur.

Ce petit duc l’étouffa sous la violence de ses baisers, et les jumeaux exécutèrent une sauvage danse de guerre autour du groupe.

— Grands dieux ! Ma fille, où êtes-vous allée ? dit M. Otis, assez en colère, parce qu’il se figurait qu’elle avait fait à tous une mauvaise farce. Cecil et moi, nous avons battu à cheval tout le pays, à votre recherche, et votre mère a failli mourir de frayeur. Il ne faudrait pas recommencer de ces mystifications-là.

— Excepté pour le fantôme ! excepté pour le fantôme ! crièrent les jumeaux en continuant leurs cabrioles.

— Ma chérie, grâce à Dieu, vous voilà retrouvée, il ne faudra plus me quitter, murmurait Mrs Otis, en embrassant l’enfant qui tremblait, et en lissant ses cheveux d’or épars sur ses épaules.

— Papa, dit doucement Virginia, j’étais avec le fantôme. Il est mort. Il faudra que vous alliez le voir. Il a été très méchant, mais il s’est repenti sincèrement de tout ce qu’il avait fait, et avant de mourir il m’a donné cette boîte de beaux bijoux.

 
 

36.

Toute la famille jeta sur elle un regard muet, effaré, mais elle avait l’air très grave, très sérieuse.

Puis, se tournant, elle les précéda à travers l’ouverture de la muraille, et l’on descendit par un corridor secret.

Washington suivait tenant une bougie allumée qu’il avait prise sur la table. Enfin, l’on parvint à une grande porte de chêne hérissée de gros clous.

Virginia la toucha. Elle tourna sur ses gonds énormes, et l’on se trouva dans une chambre étroite, basse, dont le plafond était en forme de voûte, et avec une toute petite fenêtre.

Un grand anneau de fer était scellé dans le mur, et à cet anneau était enchaîné un grand squelette étendu de tout son long sur le sol dallé. Il avait l’air d’allonger ses doigts décharnés pour atteindre un plat et une cruche de forme antique, qui étaient placés de telle sorte qu’il ne pût y toucher.

Évidemment la cruche avait été remplie d’eau, car l’intérieur était tapissé de moisissure verte.

Il ne restait plus sur le plat qu’un tas de poussière.

Virginia s’agenouilla auprès du squelette, et joignant ses petites mains, se mit à prier en silence, pendant que la famille contemplait avec étonnement la tragédie terrible dont le secret venait de lui être révélé.

— Hallo ! s’écria soudain l’un des jumeaux, qui était allé regarder par la fenêtre, pour tâcher de deviner dans quelle aile de la maison la chambre était située. Hallo ! le vieux amandier qui était desséché a fleuri. Je vois très bien les fleurs au clair de lune.

— Dieu lui a pardonné ! dit gravement Virginia en se levant, et une magnifique lumière sembla éclairer sa figure.

— Quel ange vous êtes ! s’écria le petit duc, en lui passant les bras autour du cou, et en l’embrassant.

 
 

37.

VII

Quatre jours après ces curieux événements, vers onze heures du soir, un cortège funéraire sortit de Canterville-Chase.

Le char était traîné par huit chevaux noirs, dont chacun avait la tête ornée d’un gros panache de plumes d’autruche qui se balançait.

Le cercueil de plomb était recouvert d’un riche linceul de pourpre, sur lequel étaient brodées en or les armoiries des Canterville.

De chaque côté du char et des voitures marchaient les domestiques, portant des torches allumées.

Tout ce défilé avait un air grandiose et impressionnant.

Lord Canterville menait le deuil ; il était venu du pays de Galles tout exprès pour assister à l’enterrement et il occupait la première voiture avec la petite Virginia.

Puis, venaient le ministre des États-unis et sa femme, puis Washington et les trois jeunes garçons.

Dans la dernière voiture était Mrs Umney.

Il avait paru évident à tout le monde, qu’après avoir été apeurée par le fantôme pendant plus de cinquante ans de vie, elle avait bien le droit de le voir disparaître pour tout de bon.

Une fosse profonde avait été creusée dans un angle du cimetière, juste sous le vieux if ; et les dernières prières furent dites de la façon la plus pathétique par le Rév. Augustus Dampier.

La cérémonie terminée, les domestiques se conformant à une vieille coutume établie dans la famille Canterville, éteignirent leurs torches.

Puis, quand le cercueil eut été descendu dans la fosse, Virginia s’avança et posa dessus une grande croix faite de fleurs d’amandier blanches et rouges.

 
 

38.

Au même instant, la lune sortit de derrière un nuage et inonda de ses silencieux flots d’argent le cimetière, et d’un bosquet voisin partit le chant d’un rossignol.

Elle se rappela la description qu’avait faite le Fantôme du jardin de la Mort. Ses yeux s’emplirent de larmes, et elle prononça à peine un mot pendant le retour des voitures à la maison.

Le lendemain matin, avant que lord Canterville partît pour la ville, M. Otis s’entretint avec lui au sujet des bijoux donnés par le Fantôme à Virginia. Ils étaient superbes, magnifiques. Surtout certain collier de rubis, avec une ancienne monture vénitienne, était réellement un splendide spécimen du travail du seizième siècle, et le tout avait une telle valeur que M. Otis éprouvait de grands scrupules à permettre à sa fille de les garder.

— Mylord, dit-il, je sais qu’en ce pays, la mainmorte s’applique aux menus objets aussi bien qu’aux terres, et il est clair, très clair pour moi que ces bijoux devraient rester entre vos mains comme propriété familiale. Je vous prie, en conséquence, de vouloir bien les emporter avec vous à Londres, et de les considérer simplement comme une partie de votre héritage qui vous aurait été restituée dans des conditions peu ordinaires. Quant à ma fille, ce n’est qu’une enfant, et jusqu’à présent, je suis heureux de le dire, elle ne prend que peu d’intérêt à ces hochets de vain luxe. J’ai également appris de Mrs Otis, qui n’est point une autorité à dédaigner dans les choses d’art, soit dit en passant, car elle a eu le bonheur de passer plusieurs hivers à Boston étant jeune fille, que ces pierres précieuses ont une grande valeur monétaire, et que si on les mettait en vente on en tirerait une belle somme. Dans ces circonstances, lord Canterville, vous reconnaîtrez, j’en suis sûr, qu’il m’est impossible de permettre qu’ils restent entre les mains d’aucun membre de ma famille ; et d’ailleurs toutes ces sortes de vains bibelots, de joujoux, si appropriés, si nécessaires qu’ils soient à la dignité de l’aristocratie britannique, seraient absolument déplacés parmi les gens qui ont été élevés dans les principes sévères, et je puis dire les principes immortels de la simplicité républicaine. Je me hasarderais peut-être à dire que Virginia tient beaucoup à ce que vous lui laissiez la boite elle-même, comme un souvenir des égarements et des infortunes de votre ancêtre. Cette boîte étant très ancienne et par conséquent très délabrée vous jugerez peut-être convenable d’agréer sa requête. Quant à moi, je m’avoue fort surpris de voir un de mes propres enfants témoigner si peu d’intérêt que ce soit aux choses du moyen-âge, et je ne saurais trouver qu’une explication à ce fait, c’est que Virginia naquit dans un de vos faubourgs de Londres, peu de temps après que Mrs Otis fut revenue d’une excursion à Athènes.

 
 

39.

Lord Canterville écouta sans broncher le discours du digne ministre en tirant de temps à autre sa moustache grise pour cacher un sourire involontaire.

Quand M. Otis eut terminé, il lui serra cordialement la main, et lui répondit :

— Mon cher monsieur, votre charmante fillette a rendu à mon malheureux ancêtre un service très important. Ma famille et moi nous sommes très reconnaissants du merveilleux courage, du sang-froid dont elle a fait preuve. Les joyaux lui appartiennent, c’est clair, et par ma foi je crois bien que si j’avais assez peu de cœur pour les lui prendre, le vieux gredin sortirait de sa tombe au bout de quinze jours, et me ferait une vie d’enfer. Quant à être des bijoux de famille, ils ne le seraient qu’à la condition d’être spécifiés comme tels dans un testament, dans un acte légal, et l’existence de ces joyaux est restée ignorée. Je vous certifie qu’ils ne sont pas plus à moi qu’à votre maître d’hôtel. Quand miss Virginia sera grande, elle sera enchantée, j’oserai l’affirmer, d’avoir de jolies choses à porter. En outre, M. Otis, vous oubliez que vous avez pris l’ameublement et le fantôme sur inventaire. Donc, tout ce qui appartient au fantôme vous appartient. Malgré toutes les preuves d’activité qu’a données sir Simon, la nuit, dans le corridor, il n’en est pas moins mort, au point de vue légal, et votre achat vous a rendu propriétaire de ce qui lui appartient.

M. Otis ne fut pas peu tourmenté du refus de lord Canterville, et le pria de réfléchir à nouveau sur sa décision, mais l’excellent pair tint bon et finit par décider le ministre à accepter le présent que le fantôme lui avait fait.

Lorsque, au printemps de 1890, la jeune duchesse de Cheshire fut présentée pour la première fois à la réception de la Reine, à l’occasion de son mariage, ses joyaux furent l’objet de l’admiration générale. Car Virginia reçut le tortil baronnal qui se donne comme récompense à toutes les petites Américaines qui sont bien sages, et elle épousa son petit amoureux, dès qu’il eut l’âge.

Tous deux étaient si gentils, et ils s’aimaient tant l’un l’autre, que tout le monde fut enchanté de ce mariage, excepté la vieille marquise de Dumbleton, qui avait fait tout son possible pour attraper le duc et lui faire épouser une de ses sept filles.

Dans ce but, elle n’avait pas donné moins de trois grands dîners fort coûteux.

 
 

40.

Chose étrange, M. Otis éprouvait à l’égard du petit duc une vive sympathie personnelle, mais en théorie, il était l’adversaire de la particule, et, pour employer ses propres expressions, il avait quelque sujet d’appréhender, que, parmi les influences énervantes d’une aristocratie éprise de plaisir, les vrais principes de la simplicité républicaine ne fussent oubliés.

Mais on ne tint aucun compte de ses observations, et quand il s’avança dans l’aile de l’église de Saint-Georges, Hanover-Square, sa fille à son bras, il n’y avait pas un homme plus fier dans la longueur et dans la largeur de l’Angleterre.

Après la lune de miel, le duc et la duchesse retournèrent à Canterville-Chase, et le lendemain de leur arrivée, dans l’après-midi, ils allèrent faire un tour dans le cimetière solitaire près du bois de pins.

Ils furent d’abord très embarrassés au sujet de l’inscription qu’on graverait sur la pierre tombale de sir Simon, mais ils finirent par décider qu’on se bornerait à y graver simplement les initiales du vieux gentleman, et les vers écrits sur la fenêtre de la bibliothèque.

La duchesse avait apporté des roses magnifiques qu’elle éparpilla sur la tombe ; puis, après s’y être arrêté quelques instants, on se promena dans les ruines du chœur de l’antique abbaye.

La duchesse s’y assit sur une colonne tombée, pendant que son mari, couché à ses pieds, et fumant sa cigarette, la regardait dans ses beaux yeux.

Soudain, jetant sa cigarette, il lui prit la main et lui dit :

— Virginia, une femme ne doit pas avoir de secrets pour son mari.

— Cher Cecil, je n’en ai pas.

— Si, vous en avez, répondit-il en souriant, vous ne m’avez jamais dit ce qui s’était passé pendant que vous étiez enfermée avec le fantôme.

— Je ne l’ai jamais dit à personne, répliqua gravement Virginia.

— Je le sais, mais vous pourriez me le dire.

— Je vous en prie, Cecil, ne me le demandez pas. Je ne puis réellement vous le dire, Pauvre sir Simon ! je lui dois beaucoup. Oui, Cecil, ne riez pas, je lui dois réellement beaucoup. Il m’a fait voir ce qu’est la vie, ce que signifie la Mort et pourquoi l’Amour est plus fort que la Mort.

Le duc se leva et embrassa amoureusement sa femme.

— Vous pourrez garder votre secret, tant que je posséderai votre cœur, dit-il, à demi-voix.

— Vous l’avez toujours eu, Cecil.

— Et vous le direz un jour à nos enfants, n’est-ce pas ?

Virginia rougit.